Le piège de la perfection

La France est un état unitaire. C’est un héritage qui s’oppose au fédéralisme, présent dans beaucoup d’autres pays. L’unité de l’état français est le corollaire d’une République une et indivisible. L’autre conséquence directe est une concentration exceptionnelle des pouvoirs de l’état.

Depuis 1982, un processus de décentralisation a autorisé le transfert de certains pouvoirs aux administrations locales sur le territoire. Mais en aucun cas un transfert de souveraineté n’a été proposé, ou prévu. Peu importe l’opinion qu’on peut en avoir, le constat est qu’aujourd’hui le pouvoir de créer des lois, et de diriger le pays est centralisé. Le président est donc détenteur d’un champ d’action possible extrêmement vaste, avec un parlement de majorité présidentielle auxquelles les échéances électorales correspondent, pour éviter au mieux les possibilités de cohabitations mortifères au sein de l’exécutif.

https://www.vie-publique.fr/fiches/introduction-au-droit-constitutionnel

Ceci posé, en communication, les impacts de cette organisation sont nombreux. Les symboles, par exemple, deviennent moins importants que les personnes, Président en tête. Les mots sont décortiqués, les attitudes traduites en intentions, et chaque événement, si insignifiant soit-il, peut devenir une polémique ou une source d’inquiétude pour la population. Sans être des professionnels du droit constitutionnel, les français ont compris depuis longtemps que le trio à observer prioritairement est le Président, le 1er Ministre, et le Ministre en charge du dossier (de crise) du moment, en l’occurrence Olivier Véran actuellement. Ce serait la Ministre de la Défense (F. Parly) en cas de conflit armé, la ministre du travail de l’emploi et de l’insertion (E. Borne) en cas de conflit social etc..

Toujours un trio. C’est très peu de personnes pour répondre à 67 millions de gens, en particulier des français, à la critique facile et la miséricorde rare. Et quel que soit le media-training des ministres en fonction, les chances de se contredire voire de se ridiculiser dans les médias sont quasiment de 100%.

Enfin, elles sont de 100% si on joue à Madame Parfaite et Monsieur Parfait. C’est le piège dans lequel se fourvoient tous les ministres, sans exception, du gouvernement. Le Président lui-même ne parvient pas à y échapper, bien qu’il soit rompu à l’exercice, et le flot de paroles finit par dévorer la perfection.

La France est souvent taxée d’arrogance, mais il faut bien reconnaître que nous sommes l’un des seuls pays dont les représentants sont incapables d’avouer une faute, une erreur, ou simplement faire preuve de modestie face à une impuissance qui se présente. Prenons le cas actuel de la lenteur des vaccinations. M. Véran passe son temps à dire que « tout se passe comme prévu ». Cette approche ne rend pas justice à son travail réel (qui doit être un arrachage de cheveux quotidien), et ne respecte pas non plus l’intelligence des gens qui ont bien compris que non, ça ne se passe pas comme prévu. La conséquence directe est qu’on ne l’écoute plus, et que le respect même de la fonction s’érode. Il y aurait pourtant un immense avantage d’image et de crédibilité à expliquer qu’on change souvent de stratégie, parfois même d’avis, en fonction de l’évolution d’une situation qui échappe à tous . On peut même avouer changer de braquet parce que l’opinion publique se révolte, c’est plutôt une bonne chose si elle ne se répète pas toutes les semaines. Pourquoi alors jouer les Monsieur Parfait ? Cela implique une attente mille fois plus forte que ce qu’il est raisonnable d’attendre de quelqu’un en charge de résoudre une pandémie. Et cela nuit à l’efficacité.

Le piège est facilement identifiable et si des gens très intelligents s’y précipitent, c’est qu’il doit y avoir une raison.

La première raison est dans le début de cet article : la concentration du pouvoir présidentiel induit la concentration des décisions, et par un effet pervers une concentration aussi des circuits de production, distribution, etc.. (cf vaccin), l’effet entonnoir.

La seconde raison est qu’un ministre qui n’est pas un élu ne doit rien au public mais doit tout au président qui l’a choisi. Et comme ses prédécesseurs, ce président ne veut qu’une seule tête qui dépasse dans la colonne.. Ce qui exclut les aveux de faiblesses, les excuses, les impondérables, les fatigues, les erreurs, et tout ce qui apparaîtrait comme un manque de maîtrise. Les opinions personnelles sont également à réserver pour les discussions de palais, et encore.

Il ne faut pas se tromper, la démocratie n’est pas en danger à cause de cela, même si cette description type Corée du Nord peut choquer. Elle n’est pas en danger parce que la constitution donne des pouvoirs mais protège également. Et nous avons aussi élu des dirigeants qui sont tous des démocrates, depuis bien longtemps, avec un rôle clé dans une Europe qui ne se satisferait pas d’un état totalitaire dans ses rangs. Le sujet c’est vraiment la communication.

Le lien avec les marques, dans cet article, sera plus à rechercher dans un diagnostic sur les rapports hiérarchiques internes des entreprises privées. La fonction publique pourrait aussi y être associée dans certains cas, mais la pression du chiffre reste plus sensible dans le privé.

Pour ceux qui l’ont vécu, nombre de réunions de comités de direction, de points de service, de département, ou de filiales, font apparaître des comportements identiques à ce que nous envoient les responsables politiques « en charge ». Dans ces situations il n’y a que la justification vis à vis du patron qui compte. Dans le politique, il faut ajouter « vis-à-vis du public », mais c’est la même chose. Il faut apparaître blanc comme neige, en contrôle, pour justifier les échecs ou les erreurs (« c’était prévu »), et, en cas de résultat contestable, on utilise la comparaison avec les autres, le marché ou les concurrents pour l’entreprise, les autres pays, pour le politique. Quoi qu’il soit débattu, il faut absolument que celui qui se justifie sorte à nouveau adoubé par le patron, et que la cruauté du monde soit l’unique responsable d’une faute-échec-erreur. La peur n’est pas exclue, en toile de fond.

Le gouvernement actuel, par l’approche présidentielle (start up nation, nouveau monde etc..) a amplifié les comportements de premier de la classe des responsables, et par là même, piégé la communication dans des schémas qui sont irrecevables par le public car les français ne voient pas leur pays comme une entreprise mais comme un lieu de vie. Ce qu’il est. Par voie de conséquence, la crédibilité des justifications est entamée, et si on cherche à « optimiser la performance », la modestie pourrait bien être un levier intéressant à exploiter.

Chaque jour, nous découvrons dans les médias des insuffisances ou des disfonctionnements. Cela n’a rien d’apocalyptique, c’est juste le lieu de vie qui est aussi un lieu de problèmes à résoudre pour le bien public. C’est un travail comme un autre pour les responsables politiques, et non un challenge de résultats, où l’absence de connaissance n’est pas admise.

La communication n’a pas pour vocation de modifier les comportements des dirigeants, leur personnalité ou leurs convictions. Mais elle peut aider à transformer, au cas par cas, les injonctions froides même justifiées, en partage de bon sens avec les citoyens. Même les initiatives citoyennes ont un air de comité où, in fine, c’est le boss qui décidera ce qui est bien ou non.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/10/14/la-convention-citoyenne-butte-comme-il-etait-previsible-sur-l-appareil-polico-administratif_6056005_3232.html

Un pays n’est pas une entreprise, c’est une copropriété.

Et on le sait, les réunions de copropriétaires ne sont pas les plus simples.

…/… à suivre

*Les articles de ce site ne sont pas la critique sur le fond des personnes publiques , mais une analyse des choses perçues, des risques liés aux communications et des enjeux de celles-ci. Les noms cités ne le sont que pour comprendre leur impact au travers de déclarations ou de comportements médiatisés. Retrouvez tous les articles 2021 sur : https://adcasecom.agency/blog

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