Politique et argent : Les Budgets Confinés

En France, les plus pauvres rassurent et les plus riches sont suspects. Depuis la nuit des temps, cette culture de « qui possède quoi par rapport à moi » est inscrite dans le marbre. Et dans le versant « où va mon argent » des français, les gouvernants sont traités, et jugés, comme un service public, puisque les impôts couvrent les frais. Quand on est élu président, on a 66 millions d’employeurs, mais on est élu, donc la marge d’erreurs excusées existe. Il en va de même pour les députés, présidents de région, maires et autres élus. Mais quand on est ministre, non élu et juste nommé, l’exigence est proportionnelle à la colère populaire en cas d’erreur ou de punchline ratée dans les médias. Les ministres recalés aux récentes municipales sont : Jean-Baptiste Djebbari, secrétaire d’État chargé des Transports, candidat sur une liste à Limoges, Marlène Schiappa, secrétaire d’État chargée de l’Égalité entre les femmes et les hommes, et Agnès Pannier-Runacher, secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des Finances, qui ne sont pas parvenues à devenir conseillères d’arrondissement à Paris.

https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/expliquez-nous/expliquez-nous-les-regles-lorsqu-un-ministre-est-candidat-a-une-election_2945027.html

Le lien ressenti par les gens entre le monde politique et l’argent est assez proche (dans ses aspects dénigrants) de ce qu’on dit en France de la fonction publique dans son ensemble, probablement aussi de tous les services publics. L’avantage des fonctionnaires classiques par rapport aux hommes et femmes politiques, c’est qu’ils sont anonymes et finalement s’arrangent avec eux-même de ce folklore critique pénible, mais impersonnel. Les politiques en fonction, eux, ont des noms, des vies qui sont exposées, chaque jour pour certains. Mais leur existence et leur fonction sont couvertes financièrement par les impôts, ce qui les protège, sans toutefois améliorer l’enthousiasme et la confiance des français (étude Sciences Po) :

Les partis, qu’ils soient opposants ou frontaliers d’une opinion dirigeante, ne sont pas logés à la même enseigne. Jusqu’en 1988, il n’existait pas ou peu de lois fixant les règles de financement des partis, ni de financement public. Les lois du 11 mars 1988, du 15 janvier 1990, du 19 janvier 1995, du 11 avril 2003, ainsi que les lois pour la confiance dans la vie politique du 15 septembre 2017 ont remédié à ce manque, notamment en plafonnant les dépenses électorales. Il y a donc trois sources potentielles de financement pour un parti politique aujourd’hui : les cotisations des adhérents, les dons privés dans une limite de 7500€ (actualisable) par an et par personne, et les subventions publiques liées à une performance électorale. Le seuil de déclenchement est fixé à 5% des voix minimum à une élection nationale, 1% des voix dans 50 circonscriptions pour les législatives, ainsi qu’une règle sur le nombre de parlementaires. Tout ceci encadré par un contrôle strict des dépenses de campagne. On se rend compte de la différence gigantesque de risque financier qu’il peut y avoir entre une petite formation, peu ou pas représentée à l’assemblée, et un grand parti, ainsi que la différence tout aussi gigantesque de risque entre un grand parti et une majorité au pouvoir.

https://www.franceinter.fr/politique/la-situation-financiere-des-partis-politiques-les-republicains-vont-devoir-se-serrer-la-ceinture

L’absence de possibilité de sponsors transforme les campagnes électorales en champs de ruines de la communication politique, et donne aux médias un pouvoir immense et parfaitement déséquilibré (malgré les règles de temps de parole). En effet, ils sont diffuseurs, gratuitement, de la voix de chaque parti, dans le cadre limité par la loi. Et le manque de moyens rend cet aspect des communications politiques, soit insipide, soit dramatique, soit ridicule. Le moins qu’on puisse dire c’est que la créativité et l’impact (sans parler de la joie de vivre) ne sont pas aux rendez-vous des campagnes électorales en France, ce qui pourrait expliquer l’abstentionnisme récurrent :

L’effet produit est paradoxal : les « affaires » de financement illégal de campagnes laissent penser que des prestataires amis se remplissent les poches, ou que des responsables politiques franchissent des lignes jaunes pour gagner à tout prix. Quelques exemples : rejet des comptes de campagne de N. Sarkozy en 2013 par le Conseil Constitutionnel, suivi de mise en examen (affaire Bygmalion), l’affaire Karachi impliquant Edouard Balladur, les sous-facturations de la campagne Chirac de 1995 etc.. . Et d’un autre côté ces affaires sont presque l’expression d’une pauvreté budgétaire et d’une réglementation très rude pour avoir une chance de se faire entendre lors d’une campagne nationale ou locale. On est dans un schéma « d’irréprochabilité » du politique, avec contrôle drastique par l’administration, limitant ainsi la compétition dans une sorte d’égalité d’espace de communication entre les candidats.

L’évolution de l’abstention sous la Ve République

Les campagnes américaines, pour ne prendre que la dernière en date, ont une dynamique financière incomparable, mais si on se limite au message, sans prendre en compte les diffusions médias coûteuses, il y a une implication (gratuite) des médias, tout aussi incomparable (Time change son nom à l’occasion de la campagne Trump-Biden) :

L’égalité mathématique est donc non seulement un facteur d’anémie, mais n’est pas l’égalité en France, loin s’en faut. Imagine-t-on une seconde que Philippe Poutou ait obtenu le même espace d’attention qu’E. Macron lors de la campagne 2017 ? On voit bien que N. Dupont Aignan ne doit sa visibilité, lors de cette même campagne, qu’à sa décision de rejoindre M. Le Pen, lumière médiatique s’il en est. Et peut-on vraiment comparer les tribunes dignes de PSG-OM de JL. Mélenchon avec les interventions de N. Arthaud cette année-là ? Le système, dans sa recherche de virginité politique, ne fait que favoriser encore plus les candidats à gros volume d’audience et de votes « a priori ». Un candidat certain de dépasser les 5% fatidiques peut hypothéquer sur l’avenir et organiser des événements coûteux. Les autres risquent la peine capitale bancaire, ajoutant à leurs efforts d’expression un stress imaginable. On peut au moins les respecter pour cela. On sait de toutes façons que la règle des 500 signatures de maires pour valider une candidature limite l’afflux de candidats folkloriques. Alors pourquoi ne pas donner la même chance à chacun ? La virginité politique, c’est de garantir le vrai débat. Les règles actuelles créent une hiérarchie par l’assèchement. Publicité payante interdite, espaces réglementés, fonds propres et risque si on est petit.

https://www.vie-publique.fr/en-bref/19843-presidentielle-2017-publication-des-comptes-de-campagne

Le monde la publicité payante est donc exclu. Le monde du commerce privé également. Il était donc difficile dans cet article de relier les deux mondes. Toutefois, et sans que cela ne coûte quoi que ce soit, il y a dans l’univers de la publicité des gens qui se damneraient pour travailler gratuitement sur la conception et la création, pour peu qu’on les invitent à y réfléchir. En effet, « dans la pub » les créatifs se nourrissent avec des salaires mais aussi avec des prix, des « Awards », des récompenses, des citations dans des concours qui valorisent leurs CV. Les créations les plus récompensées sont très souvent issues de sujets « grandes causes », par ailleurs sans budget. N’y a-t-il pas une piste de renouveau du genre de ce côté-là, avec quelques arrangements non financiers sur la réglementation ? Ces campagnes ont été primées (entre dizaines d’autres) :

Il y a eu des initiatives de ce type, en particulier en 2012 pour soutenir et encourager le vote et faire diminuer l’abstention. Certaines mettaient en scène des candidats pour une cause (Sida-AIDES, l’Euthanasie-ADMD) et d’autres la simple bonne idée d’aller voter (AACC-Association des Agences Conseil en Communication) :

La France politique est aujourd’hui percluse de règles destinées à protéger l’intégrité et la transparence financière. Les bonnes intentions de la loi ont transformé le paysage politique en long fleuve de paroles, aux relais médias interminables et répétitifs, laissant dans l’ombre de vrais discours simples et audibles permettant aux personnalités émergentes du paysage politique de s’appuyer sur quelques concepts créatifs et forts.

Il serait temps de prévoir un peu d’oxygène dans ce déluge de vide, car contrairement aux idées reçues, les politiques sont à sec.

*Les articles de ce site ne sont pas la critique sur le fond des personnes publiques , mais une analyse des choses perçues, des risques liés aux communications et des enjeux de celles-ci. Les noms cités ne le sont que pour comprendre leur impact au travers de déclarations ou de comportements médiatisés. Retrouvez tous les articles 2021 sur : https://adcasecom.agency/blog

2 commentaires sur « Politique et argent : Les Budgets Confinés »

  1. Il ne faut pas oublier que dans sa recherche « d’égalité des chances », la règle impose à l’audiovisuel public – dans le cadre des campagnes officielles « gratuites » – un temps de parole identique à toutes et tous les postulantes et postulants à la fonction suprême, que leur potentiel soit à 0,5% ou 30…. ces exercices obligatoires sont en général des chefs-d’oeuvre d’intelligence et de créativité convaincante… Par ailleurs, le CSA à ( je crois ) la périlleuse mission de vérifier l’égalité du temps de parole ( hors campagne officielle ) entre chaque candidat. Le bidouilleur de chiffres que je suis, s’est toujours demandé comment les « experts » du CSA faisaient pour pondérer l’impact de 30 minutes un dimanche à 22h30 sur C News avec 10 minutes en semaine à 20h20 sur TF1 ? Mais là l’argent ne compte pas…

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